Besoin de lire

Mario Malivert

Paru dans le Nouvelliste du 24/5/2017

Les 15 et 16 juin prochains, Livres en folie nous invite une fois encore à la célébration des livres et des auteurs. De par le nombre imposant des participants et l’inclusion de la majorité de nos maisons d’édition, c’est la plus grande fête du livre en Haïti. Fête pour les auteurs qui ont l’opportunité de partager avec le public leurs idées et leurs philosophies de la vie. Fête pour les lecteurs qui ont l’opportunité d’acheter à plus de 30% de rabais des livres qu’ils vont pouvoir déguster pendant des mois.

Dans un pays où les habitants rechignent sous le poids d’un pouvoir d’achat anémique, pourquoi acheter des livres avec de l’argent qui aurait pu servir à satisfaire des besoins essentiels, tels qu’aliments, vêtements, etc. ? Certains diront que le manque de lecture ne tue pas, mais le manque de nourriture, si ; ou qu’on lit uniquement pour se divertir, pour passer le temps, pour s’échapper de la monotonie du train-train de la vie. En fait, on lit pour apprendre, pour grandir, pour se découvrir, pour s’enrichir, comme l’a dit J. Addison : « La lecture est à l’esprit ce que l’exercice est au corps ». Sans exercice nos muscles s’atrophient ; de même, sans lecture notre esprit se ratatine. La lecture est donc nécessaire pour notre épanouissement physique et mental. Emmanuel Kant abonde dans le même sens : « Une lecture amusante est aussi utile à la santé que l’exercice du corps. »

L’Immigrante d’Antony Fortunat


Dans L’Immigrante, son premier roman, Antony Fortunat nous présente Liliane, une jeune femme élégante « qui possède toutes les armes de la séduction », mais dont la vie devient compliquée suite à une grossesse précoce. Dans l’obligation de gagner sa vie, pour prendre soin de son enfant, Liliane endure un boulot de ménagère dans une maison située dans une banlieue de la capitale. Là, un matin, suite à la cassure d’un vase en porcelaine, Marie Joe, sa patronne, pète les plombs et traite Lilianne de tous les noms. Au lieu d’encaisser les invectives de son employeuse, Liliane riposte véhémentement, tout en défendant sa dignité. En fin de compte, vexée par les propos dédaigneux de Marie Joe, Liliane prend la lourde décision de rendre son tablier. Par chance, peu de temps après, elle se voit offrir un voyage clandestin vers la Floride, à bord d’une embarcation de fortune. Durant le voyage, malgré les conditions précaires de la traversée, Liliane trouve le temps et l’espace de forger avec Laurent, un jeune homme idéaliste, une amitié porteuse de promesses pour l’avenir.

Kannjawou de Lyonel Trouillot



Le pays qu’on chérit n’existe plus, bien qu’on continue à chanter Haïti Chérie. Les nantis se barricadent encore plus dans les hauteurs qu’avant les années tumultueuses de l’expérience démocratique. La classe moyenne émigre en masse vers les métropoles du Nord ou marche à reculons vers les bidonvilles. Les jeunes des zones de non-droit se retrouvent piégés entre la mendicité et la délinquance. L’économie n’est soutenue que par les dollars en provenance de la diaspora. L’éducation n’est plus cette échelle qui permet de grimper d’une classe à l’autre. Seule la politique garantit une fortune rapide et une pension sûre, et tout un beau monde en prend le chemin, à tort ou à raison.

Lyonel Trouillot, dans son rôle d’écrivain engagé, a commenté en long et en large des maux du pays, dans ses romans, dans ses essais, et dans ses articles de journaux. Dans Kannjawou, son dernier roman en date, il continue dans la même foulée, par le biais d’un jeune narrateur qui, dans son journal, navigue entre la rue de l’Enterrement, les livres, et un bar où se rencontrent des ressortissants étrangers.

Le livre est axé sur les occupations étrangères qu’a connues le pays, et sur Man Jeanne, une sorte de sage du quartier, qui nous rappelle Justin, le « législateur bénévole » de La belle amour humaine, celui qui garde l’entrée d’Anse-à-Fôleur et accueille les visiteurs. Man Jeanne, le seul personnage à avoir vécu l’occupation de 1915, la « première Occupation », situe le déclin du pays entre la première occupation et l’occupation actuelle par les employés militaires et civiles des ONG et des institutions internationales. Le narrateur, proche de Man Jeanne, consigne dans son journal la colère de la vieille dame contre les occupants d’hier et d’aujourd’hui.

Faut-il garder cet enfant? de Frantz Jean Baptiste



Par Mario Malivert

Dans son troisième livre à date, Faut-il garder cet enfant?, Frantz Jean Baptiste revient au roman d’essai pour aborder l’épineuse question de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), tout en cadrant ses arguments contradictoires dans les trames d’une narration. L’auteur qui vit actuellement dans le Massachusetts tente avec ce livre d’enrichir la conversation autour de l’avortement, l’un des critères définissant les deux principaux partis politiques aux Etats-Unis. En effet, la majorité des membres du parti démocrate adoptent la tendance pro-choix, c’est-à-dire droit de la femme à décider de continuer ou non la grossesse ; tandis que du côté républicain, prédomine la tendance pro-vie, c’est-à-dire droit à la vie du fœtus. Cette question, bien que tranchée par la décision Roe v. Wade de la Cour Suprême américaine en 1973, en faveur de la tendance pro-choix, fait encore l’objet de débats houleux aux Etats Unis.

En Haïti, l’IVG fait l’objet de moins de débats. On dirait un sujet tabou, bien que l’article 262 du code pénal de 1835 punisse de « réclusion criminelle à perpétuité la femme qui avorte et tous ceux et toutes celles, intermédiaires, pharmaciens, médecins participant au processus. »[i] Depuis 2013, selon plusieurs articles d’AlterPresse, un mouvement amorcé par les associations de femmes haïtiennes et encadré par certains ministères du gouvernement, a relancé les discussions sur l’IVG, dans le but de moderniser l’article 262 du code pénal et de l’adapter aux exigences actuelles. Le livre de Frantz Jean Baptiste vient apporter de l’eau au moulin des différentes parties engagées dans ces discussions.

La Marche des Noyés de Lyonel Vilfort

Publié dans Le Nouvelliste du 29 janvier 2016

Dans La Marche des Noyés, Lyonel Vilfort nous offre 250 pages de textes poétiques, un exploit pour un livre de poèmes, qui d’habitude chez nous dépasse rarement une centaine de pages. Le livre contient 13 chapitres où se suivent pêle-mêle des textes et des poèmes.
Lyonel Vilfort déploie sa verve dans une avalanche de mots, d’images, de symboles, et de figures de style, dont le flot démontre la passion du poète pour les mots qui illuminent les pages, les mots qui peuplent les plus beaux poèmes du monde, les mots qui ont bercé l’âme de Ronsard, de Roussan Camille, ou de Pablo Neruda.

La Marche des Noyés est un chant long et languissant, avec des accords aussi nationaux qu’universels, qui chante l’âme du poète à travers ses pérégrinations. Les thèmes abordés varient au gré de l’inspiration du poète, avec en certains endroits des points de repère spécifiques, comme dans ce poème à la page 39, qui débute en ces termes :


« Mes frères.
Ceux qui n’ont pas eu le temps de sarcler leur dernière moisson d’éclairs dans les grandes plantations de canne-à-sucre en république d’amertume. »


Dans ce texte le poète délaisse un peu son style alambiqué pour chanter en des termes concrets les affres de ses frères de Chicago, de Little Haiti, ou de Trou-Foban.

Sérant et sa guerre de cerfs-volants

Par Mario Malivert
Paru dans Ticket Magazine (Le Nouvelliste) du 10 decembre 2015

Le quatrième roman jeunesse de Claude Bernard Sérant, La guerre des cerfs-volants, nous transporte dans un passé pas trop lointain, quand les cerfs-volants dansaient sous les ailes du vent tempétueux de la période de Carême. Mais loin de s’engager dans un passe-temps paisible, les cerfs-volistes se livraient souvent à une guerre sans merci pour maintenir le droit de slalomer dans le ciel avec leurs oiseaux de papier et de plastique.
Toute bonne histoire recèle souvent un peu de David contre Goliath. Dans La guerre des cerfs-volants de Claude Bernard Sérant, David prend différents visages, mais Goliath est le terrible Thompson Thomas, « un adolescent de seize ans faisant plus vieux que son âge », muni d’un grandou féroce, et dont « la colère déferle dans le ciel, sans bornes et violente ». L’enjeu est économique : Thompson se venge de la mauvaise vente de ses cerfs-volants.
En face du méchant Thompson, se dresse une clique de freluquets: Marc-Aurèle, « un petit garçon au visage de pleine lune » ; Blockzo, « maigre, les yeux grands, le visage étroit » ; Elie, le concurrent de Thompson, avec son propre négoce de cerfs-volants ; Etienne, dont le cerf-volant en forme d’étoile à cinq branches porte un billet doux à Julie, la fille la plus belle du quartier ; Lubin ; Ernest ; et Babou, « un petit garçon de dix ans aux yeux pétillant de malice. » N’oublions pas les filles : Marguerite avec son cerf-volant en forme d’étoiles à six-branches et Sylvie, dont le cerf-volant prend la forme « [d’] un magnifique papillon aux ailes fragiles mouchetées d’argent».

Ronald Mevs: Mutations

Par Mario Malivert
Paru dans le Nouvelliste du 4 decembre 2015
 
Pour marquer les 40 ans de carrière de l’artiste Ronald Mevs, Jacinthe Vorbe Zephir et Micheline Vorbe ont livré à notre délectation un livre somptueux qu’elles veulent à la hauteur de l’œuvre immense et complexe de Ronald Mevs. Et elles ont réussi leur pari. En effet, ce livre de 205 pages, en couleur, bilingue (français/anglais), avec du papier haut de gamme, des textes soigneusement sélectionnés, et des photos des œuvres de l’artiste, est un vrai régal pour les yeux, pour les sens, et même pour les doigts. C’est définitivement un document de référence, à conserver jalousement dans sa bibliothèque.
Ronald Mevs : Mutations s’ouvre sur une compilation d’articles à propos de Ronald Mevs, et finit avec un échantillonnage des œuvres de l’artiste : tableaux, dessins, sculptures, totems, boucliers, scarabées, tables, portes, pirogues, etc. Plusieurs courants thématiques traversent les articles, certains à répétitions. L’accent est mis non seulement sur la dimension humaine de Mevs, sur le côté intime, poétique de l’artiste ; mais aussi sur la technique, la praxis. Certains de ces auteurs ont côtoyé l’artiste au fil des ans, ou même entretenu avec lui une amitié de longue date, ce qui nous donne l’impression, en tant que lecteurs, de nous immiscer dans des confidences. Ainsi, avant même d’arriver à la deuxième partie du livre, on se sent préparé, avisé, comme quand on rentre dans la chambre à coucher d’un ami. D’autres montrent le détachement du critique d’art, de l’historien, s’attardant sur l’œuvre dans ses dimensions pratiques et ses particularités méthodologiques.